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Trois villes kurdes de Turquie devenues zones de guerre
Par Ragip Duran, Correspondant à Istanbul — 17 décembre 2015 à 16:29

Le sud-est du pays, majoritairement kurde, et principalement les villes de Cizre, Silopi et Nusaybin, est depuis deux jours la cible des autorités.
Tirs à l’arme lourde, perquisitions et ratissages mais couvre-feu imposé aux habitants. Depuis deux jours, les autorités turques ont lancé de très vastes opérations dans le sud-est majoritairement kurde, visant principalement les villes de Cizre et Silopi, du département de Sirnak, frontalier de la Syrie et l’Irak. L’armée assure avoir tué 25 rebelles. Plus de 10 000 militaires et policiers ont été déployés, selon les médias, pour déloger de jeunes partisans du PKK qui ont transformé des quartiers entiers de ces deux villes, bastions de la rébellion kurde, en zone de guerre en érigeant des barricades et en creusant des tranchées. «Les policiers et les soldats masqués de cagoule noire cassent les portes des maisons, expulsent les habitants par la force et font des fouilles. Ils cherchent les guérilleros qui ne sont pas là», témoigne jeudi Ferhat Encu, député HDP (Parti démocratique des peuples, 59 députés sur 550, kurdes et gauche) qui affirme que «des milliers de gens fuient Cizre (135 000 habitants)» et dénonce «un véritable nettoyage ethnique».
Policiers et forces spéciales ont réquisitionné l’ensemble des bâtiments scolaires de ces deux villes. Le ministère de l’Education nationale avait, dimanche dernier, par un message SMS, invité l’ensemble du corps enseignant à quitter leurs écoles. «Alors que l’ouest du pays s’amuse avec le nouveau jeu informatique Star Wars, l’orient du pays saigne à cause d’une vraie guerre», notait mercredi, Umur Talu, chroniqueur du quotidien Haberturk.
Sur la lancée de la victoire de son parti aux législatives du 1er novembre, le président islamo-conservateur Recep Tayyip Erdogan a réaffirmé sa volonté «d’éradiquer» le PKK, actif depuis 1984. Le Premier ministre turc Ahmet Davutoglu a promis une action «ininterrompue» contre le PKK et ses ramifications dans les villes kurdes. «Il s’agit d’une opération pour rétablir la liberté», a-t-il lancé, invitant «les habitants à dénoncer les terroristes». Cizre, Silopi et Nusaybin (district de Mardin, 120 000 habitants), où le même type d’opération a commencé, sont des villes historiquement connues comme les forteresses du PKK. Le HDP avait remporté dans ces trois villes en moyenne plus de 70% des votes lors des dernières élections générales du 1er novembre.
Les jeunes milices du YDG-H (le Mouvement des patriotes révolutionnaires, proche mais autonome du PKK) ont dressé des barricades dans les ruelles des «quartiers libérés» habités en majorité par les paysans expulsés de leurs villages et hameaux brûlés et détruits depuis la fin des années 90. «Armés de pistolets ou fusils légers, ils tentent d’empêcher l’entrée de la police ou des soldats avec des tanks, des véhicules blindés qui détruisent les maisons voire les mosquées, qui seraient selon eux des refuges pour la guérilla du PKK», explique Celal Baslangic, spécialiste du problème kurde. Les opérations des forces de l’ordre visent en premier lieu les militants du PKK, qui forment sur place les milices. Depuis le début du mois, les autorités ont imposé au moins dix fois à Cizre, Silopi, Nusaybin, Lice (26 000 habitants) mais aussi dans le quartier de Sur, le district de Diyarbakir, la principale ville du sud-est anatolien. Deux manifestants avaient été tués mercredi alors qu’ils défilaient pour protester contre cette mesure.
«Ces opérations et le recours systématique au couvre-feu représentent des punitions collectives inacceptable», s’insurge l’Association des droits de l’homme (IHD). «Même à l’époque du coup d’Etat militaire de 1980 et de l’état de siège, il n’y a eu nulle part dans le pays dix jours consécutifs de couvre-feu», rapelle Faruk Balikci, correspondant à Diyarbakir du quotidien populaire Hurriyet. Il y a eu au total cinquante-trois  jours de couvre-feu dans les six districts en question depuis le 7 novembre.
Les «déclarations d’autogestion» lancées par les maires de certains districts kurdes de la région sont une des raisons de l’opération en cours menée par Ankara, qui considère ces «zones libérées» comme un défi ouvert à l’autorité de l’Etat et aux institutions de la République.«L’autogestion est un des objectifs de notre parti. Il s’agit d’une revendication politique et sociale. L’autogestion n’est pas un crime», rétorque Mithat Sancar, député HDP de Mardin et professeur de droit constitutionnel.
Les autorités turques sont toujours plus inquiètes de l’autonomie croissante du Rojava, le Kurdistan syrien, qui est sous le contrôle du PYD, Parti de l’union démocratique, la plus grande force armée qui lutte contre l’Etat islamique et qui est organiquement lié au PKK turc. Le président islamo-conservateur Receo Tayyip Erdogan avait mis fin au processus de paix avec les Kurdes un peu avant les éléctions générales du 7 juin et durci encore la répression au courant, lançant une guerre contre le terrorisme qui visait l’EI mais plus encore la guérilla kurde. Le pouvoir turc comme dans les années 90, pouvoir résoudre le problème kurde par des méthodes militaires. Il avait échoué à l’époque et la montée en puissance du mouvement kurde dans toute la région, aussi bien en Irak qu’en Syrie, a totalement changé la donne. La Turquie semble glisser inexorablement vers la guerre civile. Ancien bâtonnier de Diyarbakir, Sezgin Tanrikulu, député et vice-président de la principale formation de l’opposition, le CHP (Parti républicain du peuple, social-démocrate, 134 sièges au Parlement) s’inquiète de ce choix du tout répressif : «C’est le début d’une rupture grave entre Ankara et les Kurdes. Comment donc maintenant les citoyens kurdes peuvent-ils encore avoir confiance dans la République ?»
Ragip Duran Correspondant à Istanbul